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Acheter des livres sur Amazon.fr: cauchemar ou modernité du XXIe siècle ?

by sur 3 septembre 2013

Il vous est probablement déjà arrivé de parcourir le site Amazon.fr à la recherche d’un livre, d’un CD ou d’un DVD. Peut-être même d’en commander l’un ou l’autre. Et vous aurez été surpris, comme moi sans doute, par la rapidité et de l’efficacité avec laquelle La Poste vous délivrait votre colis à domicile quelques jours après que vous ayez passé commande! De plus, en consultant votre facture, vous vous serez aperçu que le prix d’achat de votre livre était de 5% moins cher que le prix pratiqué dans les librairies françaises. De surcroît, les frais de port sont gratuits.

Sur le site même d’Amazon, vous pouvez vous constituer une liste d’envies, consulter les avis des lecteurs, commander bien d’autres choses que des produits culturels: électroménagers, vêtements, informatique, matériel photo, etc. Toujours à des prix intéressants…

Ce «miracle économique» est devenu possible, au fil des années, grâce à la mise en place progressive d’outils performants, constitutifs de l’économie numérique qui émerge depuis le début de ce nouveau siècle. On connaît l’énorme et fulgurante ascension financière des pionniers de cette nouvelle économie, Steve Jobs (Apple), Mark Zuckerberg (Facebook), Larry Page (Google) et quelques autres, devenus milliardaires en quelques années. Parmi eux, le fondateur d’Amazon (1994), Jeff Bezos, est souvent considéré comme un modèle d’innovation et d’audace entrepreneuriale. Son idéal: devenir la plus grosse librairie en ligne du monde, mais aussi le plus grand supermarché numérique de produits high-tech et autres.

La logique numérique entraîne diverses conséquences, que Jeff Bezos se plaît à commenter avec son bon gros sens commercial, non sans cynisme. Ainsi dans le commerce du livre, dont il espère à terme voir disparaitre la version «papier», au profit du livre numérique. Celui-ci est lisible sur des tablettes vendues par Amazon, l’objectif étant de s’approprier la plus grosse part du marché en élaborant un système fermé (les livres vendus par Amazon n’étant lisibles que sur ses tablettes Kindle), au détriment des concurrents tels qu’Apple et quelques autres. Aux États-Unis, les ventes de livres numériques ont déjà dépassé les ventes de livres physiques depuis 2011. Dans le domaine de l’édition, pourquoi s’encombrer de tous les intermédiaires entre un auteur et ses lecteurs? Amazon va donc proposer, en plus des auteurs «classiques» dont il diffusera les livres numériques, tous ceux qui veulent rencontrer des lecteurs sans intermédiaire éditorial… et faire le profit du distributeur. Fini les comités éditoriaux, les intermédiaires de tous genres et de toutes espèces, les librairies en particulier.

La face cachée du «miracle» économique

Ce nouveau modèle économique se met progressivement en place avec la complicité des consommateurs, qui ne se rendent pas toujours compte des enjeux que cela représente. Il ne s’agit pas de «résister au progrès technologique» que nous offrent ces nouveaux acteurs économiques (certains, comme Mark Zuckerberg, ont atteint à peine la trentaine d’années), mais de mesurer les conséquences qu’il entraîne et de faire les choix du monde dans lequel nous voulons vivre demain.

Car, sous la belle apparence du progrès, de nombreuses récessions sociales sont en cours, nous ramenant à l‘époque du capitalisme brutal des débuts de l’industrialisation au XIXe siècle:

• Les conditions de travail dans les immenses entrepôts de marchandises d’Amazon sont effarantes de déshumanisation. Si les journalistes sont interdits de visite dans ces dépôts, certains ont réussi à effectuer des enquêtes en se faisant embaucher comme intérimaires, comme Jean-Baptiste Malet, auteur de «Voyage en Amazonie – infiltré dans le meilleur des mondes». Il y dénonce une productivité sans faille et sans pitié; la main-d’œuvre intérimaire, abondante, peut être remplacée sans problème dès que le rendement de l’un ou l’autre saisonnier est trop faible. Le travailleur est soumis au rythme de la machine (informatique), comme le Charlot des «Temps Modernes». Les syndicats y sont quasi clandestins et ceux qui y militent risquent à tout moment la mise à pied. Certaines sociétés de surveillance violent la vie privée des travailleurs – comme ce fut dénoncé récemment en Allemagne.

• L’ingénierie fiscale est très efficace puisqu’en France, par exemple, Amazon paie beaucoup moins d’impôts qu’il ne devrait s’en acquitter, son siège social se trouvant au Luxembourg. Le budget de l’État a donc tendance à s’appauvrir et, à moyen terme, les aides aux activités culturelles risquent de diminuer puisque ce sont généralement celles qui sont touchées en premier lieu.

• Les faillites se multiplient du côté des chaînes de magasins de distribution, aussi bien aux États-Unis qu’en Europe. De nombreux libraires sont en difficultés voire sont obligés de mettre la clé sous le paillasson; les éditeurs «indépendants» souffrent des conditions financières qu’ils doivent accepter de la part d’Amazon s’ils veulent rester présents sur le marché en ligne. Beaucoup aussi se sont déclarés en faillite.

Quelle économie voulons-nous pour notre société ?

Ce modèle économique qui tente de s’imposer avec force est bâti sur la croyance qu’il n’y a qu’une seule économie, celle du marché (où les biens et services s’échangent au profit de ceux qui les vendent). On parle de «société du marché». Ce modèle unique du marché feint d’ignorer deux autres faces bien présentes de l’économie dans notre vie quotidienne:

• La redistribution, qui donne à l’État ses moyens d’agir en matière de santé, de mobilité, de sécurité, d’éducation, etc., vers l’ensemble de ses citoyens, au départ du prélèvement des impôts et taxes sur les activités de ceux-ci.

• La réciprocité, qui gouverne l’ensemble des échanges non commandés par le profit ou l’intérêt. L’amour entre les parents et leurs enfants, le don de soi dans diverses activités professionnelles (santé, éducation, arts du spectacle par exemple), le don de temps et d’argent de la part des bénévoles et donateurs des nombreuses associations, etc., sont parfois tellement évidents qu’on a tendance à les oublier.

Ces manifestations de la réciprocité, qui revêtent une dimension non monétaire, sont actives dans tout ce qui entretient le lien social dans nos sociétés. Que deviendraient nos achats chez l’épicier ou le boulanger du coin sans le sourire échangé ou les nouvelles au sujet du temps qu’il fait? Comment peut-on imaginer un monde de soins à domicile sans que des paroles soient échangées entre l’infirmière et sa patiente? Une société d’anonymes est une société qui s’appauvrit!

Les «produits culturels» contribuent, eux aussi, à nourrir le lien social entre les gens: la musique reste encore de nos jours, malgré sa «mise en boîte» ou plutôt en disques, cassettes, fichiers MP3, streaming, podcasts, etc., l’objet de nombreux rassemblements où des publics fervents «communient» à la beauté sous toutes ses formes, du classique au hip-hop. La poésie nous invite à changer notre regard sur «le réel», à le réinventer. Les arts visuels, pour autant qu’on puisse y déceler l’émotion que les plus talentueux veulent bien nous délivrer, nous invitent à changer nos rapports avec les autres, à les voir souvent sous un jour meilleur.

Le livre, quant à lui, ne nécessite pas d’équipement particulier pour être lu, les doigts et les yeux y suffisent (voir par exemple cette démonstration pleine d’humour sur youtube: http://www.youtube.com/watch?v=Q_uaI28LGJk. Il est généralement le résultat d’un long processus de création, qui part du manuscrit de l’auteur, se poursuit avec le choix d’un éditeur, sa fabrication par un imprimeur, sa mise en place par un distributeur, sa promotion par les critiques qu’en font des lecteurs avertis ou les journalistes spécialisés et, enfin, son exposition sur les tables du libraire. Tout un réseau de liens sociaux s’est mis en place depuis le moment de la création du livre jusqu’à ce que vous en teniez un exemplaire entre vos mains. Le livre apporte des connaissances, fait rêver par la mise en récit d’événements vécus ou imaginés, accompagne de nombreux moments de notre vie. On se procure généralement un livre en suivant le conseil d’un(e) ami(e), d’un journaliste, d’un critique littéraire. Le libraire, en particulier, est le professionnel qui peut guider, aider, parfois dénicher le livre qui vous plaira, qui correspondra à ce que vous attendiez…

La nouvelle économie numérique ignore tous ces rapports sociaux autour du livre. Elle feint de croire qu’entre les gens et les objets s’établit une relation immédiate, par le truchement de l’argent. Un faux «circuit court», qui «court-circuite» tout un ensemble de professions reliées au livre.

Si vous aimez le livre, si vous voulez sauvegarder tout ce qu’il représente comme objet de transmission de culture, rejoignez-nous dans un programme de réflexion et surtout d’action pour renforcer et maintenir un modèle économique riche des rapports sociaux qui le font vivre. Mobilisons-nous en interpellant les acteurs du monde politique et économique pour faire vivre le livre et toutes les professions qui y sont liées. Boycottons les acteurs économiques qui nous ramènent au capitalisme sauvage du XIXe siècle: conditions de travail inacceptables, contrôles de la vie privée et mise à l’écart des activités syndicales, croyances désuètes que «le marché va tout régler» et que l‘État est un obstacle à une certaine forme de distribution des richesses, utopie du «tout et tout de suite». Boycottons, finalement, tout ce qui menace de confiscation et de privatisation, au profit exclusif de quelques «ténors» de l’économie numérique (Google, Amazon, Facebook, Apple et quelques autres) les extraordinaires possibilités d’échanges communautaires, non marchands, qu’Internet a permis jusqu’à aujourd’hui.

Si nous voulons une économie au service d’une société épanouie et non l’inverse, devenons des acteurs conscients de la portée de nos achats – dans le domaine du livre en particulier.

Jean-Marie Pierlot

Contact: jean.marie.pierlot@skynet.be

Jean-Marie Pierlot est le nouveau directeur de notre collection non-marchand. Une version courte de son texte sera publiée prochainement dans Libre Belgique.

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